**All text and photos provided by Simon Therrien**

C’était la fois où j’étais en peine d’amour et que j’ai cru bon d’acheter un vieux Ford Econoline 1990 un peu affreux.

C’était en 2016, l’année où j’ai pris les pires et les meilleures décisions financières (surtout les pires). Premièrement, j’ai fait un prêt monétaire de 6000$ pour une van qui n’en valait clairement pas plus que 3000$ et, deuxièmement, j’ai décidé trop peu de temps après de partir pour un mois en Nouvelle-Zélande pour la très rondelette somme totale de 6500$. J’ai bien tenté d’y vivre le plus simplement possible dans l’optique de ne pas devoir pawner un de mes reins… Mais ce fut un échec lamentable. Pour une maigre troisième année de carrière dans le milieu bipolaire du cinéma, c’était deux beaux moves douteux qui auraient gagné à être analysés un peu plus en profondeur.

Toutefois, tandis que je perçus les ristournes du voyage en Nouvelle-Zélande assez rapidement de par l’expérience mémorable que j’y ai vécue, il me fallut un grand total de trois ans et un mois avant de toucher une quelconque forme de bénéfices concrets de mon achat de van. Vous l’aurez surement deviné, je me l’étais procurée à l’époque dans l’intention de la convertir en beau petit chalet sur roue. En 2016, j’avais l’impression d’être original!

Full disclaimer, je ne peux pas du tout, au moment où j’écris ces lignes, prétendre être un «vanlifer» aguerri, loin de là.

À l’origine, j’ai abordé le projet avec, en tête, rien de plus que des images photoshopées et une notion relativement abstraite du romantisme qui semblait se rattacher à ce mode de vie de nomade… mais avec pratiquement aucune compétence pertinente pour donner vie à cette vision.

Je me disais bien que j’allais apprendre sur le tas! Si, de nos jours, on peut apprendre les rudiments du clônage avec des tutoriels Youtube de cinq minutes, jamais je ne croirai que je ne serais pas capable de me bâtir une base de lit! Toutefois, j’ai vite réalisé que j’étais autant clueless devant un plan et un banc de scie que je le serais devant un essai universitaire sur la physique quantique rédigé en russe. Ça avait l’air si facile sur Instagram!

Ce qui se voulait à la base être un beau petit projet tout simple que je ferais avec mon « Pops » Serge dans son garage prit une tournure titanesque; non seulement je n’étais pas d’entrée de jeu le menuisier le plus efficace en ville, je me suis découvert comme défaut totalement mignon d’être ultra-perfectionniste. Tout ce qui devait me prendre une heure m’en prenait finalement deux. En toute connaissance de mes limites techniques, je voulais tout de même que tout soit parfait, digne de ce que je m’imaginais et même plus. D’aucuns diront que c’était là une belle qualité, un mal pour un énorme bien.

Mais je n’étais, au final, qu’un énorme pain in the ass, pour moi-même et pour mes parents qui devaient penser que je soufflerais mes quatre-vingt-dix bougies bien avant que j’enfonce enfin la clé dans l’ignition.

À l’origine, je m’étais bien naïvement enligné pour un projet d’environ un an. Après quoi je me voyais parcourir les plus belles routes de l’Amérique du nord, toutes fenêtres baissées et du Bon Jovi dans le tapis. Sorry guys, mais ceux qui retapent un campeur de A à Z en moins de trois ou quatre semaines sur Youtube sont des super-héros, pas des humains normaux comme vous et moi. J’exagère peut-être car je suis clairement l’exemple opposé; j’ai mis BEAUCOUP trop de temps à mener le projet à terme. Habitant à environ une heure de route de la maison familiale, le simple fait de m’y rendre devenait un projet en soit et donc l’avancement s’en faisait sentir.

À l’époque de l’achat, mon tout récent statut de célibataire avait créé un remous dans le chaos de mes principes et de mes valeurs.

La petite crise existentielle que je traversais me faisait soudainement apprécier la vie de façon différente. Je me suis mis à faire de l’escalade comme un déchaîné environ cinq fois par semaine, à manger bio et à croire fermement que nous n’avons pas besoin de tout l’espace et de tous les biens matériels qui accaparent notre quotidien. C’est dans cette optique que je voulais me bâtir une toute petite maison sur roue et tenter ma chance à la vie minimaliste.

Même s’il est vrai que le concept de vanlife est devenu aujourd’hui un énorme trend Instagram, la perspective de me bâtir une minuscule maison que je pourrais ensuite traîner avec moi partout sur le continent américain était, pour le photographe que je suis, la représentation même de la liberté.

Dans le capharnaüm des images Pinterest qui se coupaient et s’entrecoupaient dans ma tête au même rythme que des automobilistes sur une autoroute de Pékin, je parvenais à garder le cap. Ce ne fut toutefois pas une mince tâche: en trois ans, il en passe des lubies et trips passagers! Si l’envie de prendre la route à vingt-six ans, la tête pleine de belles idées, était très forte, elle s’estompa lentement au même rythme qu’augmentèrent mes découragements et mon désabusement.

Les nombreuses fissures à réparer, les infiltrations d’eau à colmater, le rutilent nouveau chauffage d’appoint qui ne crachait aucune forme de chaleur, l’odomètre qui ne bougeait pas d’un poil, le système de son qui émettait un son strident qui n’avait rien de musical, les volumineuses couettes de fils que nous avons dû démêler avant de pouvoir diagnostiquer leur inutilité et les faire disparaître, un espace à aménager qui me semblait soudainement infiniment trop petit pour mes besoins ou encore les joints d’étanchéité de portes qui s’effritaient à vue d’oeil sont autant de problèmes auxquels nous nous sommes heurtés papa et moi et qui minèrent grandement ma bonne volonté à poursuivre.

Comme trop souvent dans ma vie, je trippe fort de façon périodique, puis je passe à autre chose quand je me tanne. J’avais peur que ce soit ce qui allait arriver avec mon campeur en devenir, que le projet sombre lentement dans le désintérêt et que je finisse par le vendre, inachevé.

Le temps fit cependant bien les choses. Tandis que je ne voyais toujours pas le bout et que ma motivation atteignait de nouveau bas-fonds, une belle petite madame est entrée dans ma vie. Elle était alimentée par le même désir qui commençait à me faire défaut, celui de partir à la rencontre du continent et de profiter à fond de ce qu’il a à offrir.

À l’hiver dernier, son enthousiasme a donné un nouveau souffle à mon projet et m’a poussé à donner un dernier grand coup tandis que l’étape de finition approchait.

J’ai donc continué de rusher, de sacrer, de ne pas comprendre, de redessiner mainte et mainte fois un plan que je ne suivais finalement jamais, de me faire mal, de scraper quelque chose, de me refaire mal, de me tromper, de mesurer la même chose pour une dixième fois, «juste au cas», de couper finalement tout croche, de visser de travers …

… d’abandonner une idée au profit d’une autre, de me heurter à des problèmes qui me semblaient insurmontables, de perdre des journées entières à me demander ce que je devais faire …

… d’acheter des trucs inutiles pour ensuite les retourner, d’aller pour une millionième fois chez Home dépôt, Rona, Canadian Tire ou Addison, de demander conseil à Papa et Maman, de regarder des vidéos Youtube, de lire des articles, de sacrer à nouveau et d’harceler des gens que je connaissais (ou pas) pour des informations de toutes sortes (d’ailleurs, vous qui êtes nombreux, je vous remercie!).

Il est si facile de laisser mourir à petit feu un projet qui, initialement, te tenait grandement à coeur. Au-delà de n’être qu’une perspective future de voyage, le projet était une réunion ponctuelle dans le garage avec Papa où, un bloody ceasar à la main, nous nous plaisions à détester et à pester contre la musique qui passait à répétition à la radio. Il ne faisait aucun doute que, pour réussir le mandat que je m’étais attribué, je me devais de devenir débrouillard et d’apprendre ces bons vieux skills manuels que nos pères semblent tous posséder mais qui faisaient grandement défaut au millénial que je suis.

Au final, les fameux «bénéfices» que j’ai évoqués plus tôt furent omniprésents tout au long du projet sans que je les vois réellement; du temps de qualité père-fils.

Même si je le considère comme étant un des pires pédagogues de la planète, ses compétences techniques font en sorte que mon père est tout simplement plus fort que le tien, point final. Je ne pourrai pas toujours dire à mes éventuels futurs enfants d’appeler leur grand-père dès qu’ils auront un pneu à changer! Un jour, ils compteront sur moi comme j’ai toujours compté sur lui.

Certains font des voyages de chasse ou de pêche avec leur père. Pas nous: nous avons bâti une petite maison ensemble. Je me devais, pour tous les jours qu’il investissait sans compter, pour tous ses propres projets qu’il repoussait et pour toutes les sorties avec maman qu’il sacrifiait en me disant que ce n’était pas grave, de mener ce foutu projet à terme. C’est ainsi que le 24 août dernier, après avoir mis de côté ma vie sociale et avoir passé le plus clair de mes temps libres de l’été à travailler sur la van, nous avons finalement pris un pas de recul pour admirer le tout, fiers comme jamais d’avoir réussi.

Et ça, c’est grâce à toi, Pops. Merci.

Remerciements spéciaux à tous ceux qui m’ont donné de leur précieux temps:

Guylaine Bleau
Claudy-Ann Grenon
Steve Therrien
Julie Dallaire
Maxime Blondin
Richard Alary
Félix d’Hauterive
Alexandra Elkin
Stéphane Therrien
Michaël Dufour
Mariepier Bastien et Dominic Faucher de Vanlife.Sagas
Charles Richard Lambert